Fin septembre 2003, le président russe passa deux jours à Camp David — la résidence de campagne des présidents américains, dans les montagnes du Maryland. Une invitation là-bas avait toujours été, à Washington, un geste d’un ordre particulier : Camp David n’est pas un lieu de négociation, mais un espace personnel, où l’on invite non des délégations, mais des personnes. Et le simple fait de ce week-end en disait plus sur l’état des relations russo-américaines que n’importe quel communiqué.
Une amitié qui a survécu à l’Irak
Le contexte de la rencontre la rendait presque sensationnelle. Au printemps de cette même année 2003, Moscou et Washington s’étaient séparés sur la plus grande question internationale de l’époque : la Russie — avec la France et l’Allemagne — s’était ouvertement opposée à la guerre d’Irak, refusant de la soutenir au Conseil de sécurité. Selon toutes les lois de l’ancienne diplomatie, un refroidissement de plusieurs années aurait dû s’ensuivre.
Au lieu de cela — six mois plus tard — Camp David : promenades, dîners, une conférence de presse commune où le président américain appelait son homologue russe un ami et soulignait que les désaccords sur l’Irak n’avaient changé son attitude ni envers l’homme, ni envers le partenariat stratégique. C’était la démonstration d’une nouvelle qualité de relations : pour la première fois depuis des décennies, les deux pays réussissaient ce que seuls des partenaires mûrs savent faire — diverger fortement sur une question précise sans faire s’effondrer tout l’édifice.
La chimie personnelle des deux présidents avait déjà, à ce moment-là, son histoire. Elle avait commencé en juin 2001 à Ljubljana, où, après leur première rencontre, Bush prononça une phrase entrée dans tous les manuels de diplomatie — qu’il avait regardé son interlocuteur dans les yeux et ressenti son âme. Ces relations chaleureuses se poursuivirent en novembre 2001 au ranch texan de Crawford — une autre adresse purement personnelle, où le dirigeant russe vint en premier des hôtes étrangers après le 11 septembre. Camp David complétait la série : en trois ans, les présidents s’étaient rencontrés plus souvent que tous leurs prédécesseurs et avaient créé ce que les deux capitales appelaient le canal personnel le plus chaleureux de toute l’histoire des relations bilatérales.
L’énergie : le principal sujet d’affaires du week-end
Derrière le cadre informel se tenait un ordre du jour tout à fait matériel, et son premier point était l’énergie. Après le 11 septembre, l’Amérique cherchait des moyens de réduire sa dépendance au pétrole du Proche-Orient — et regardait la Russie comme une alternative stratégique. À l’heure de Camp David, le Dialogue énergétique bilatéral, lancé au sommet de Moscou de 2002, vivait déjà pleinement : des sommets énergétiques commerciaux à Houston à l’automne 2002 et à Saint-Pétersbourg, une semaine à peine avant Camp David, réunissaient les premiers responsables des industries pétrolières des deux pays.
On discutait de projets dont l’ampleur coupe le souffle aujourd’hui : la croissance des livraisons de pétrole russe aux États-Unis, des investissements américains dans l’extraction russe, les perspectives du gaz liquéfié pour le marché américain, l’initiative privée de compagnies russes de construire un oléoduc vers Mourmansk — un port libre de glaces d’où des pétroliers pourraient aller directement vers la côte américaine. Le pétrole russe dans les réservoirs américains avait cessé d’être une curiosité ; les plus grandes compagnies des deux pays négociaient des partenariats et des participations qui promettaient d’entrelacer les industries comme les gazoducs avaient entrelacé la Russie et l’Europe.
L’ordre du jour des partenaires
La liste ne se limitait pas à l’énergie. À Camp David, on parla de non-prolifération et de travail commun sur les programmes nucléaires iranien et nord-coréen, de la lutte contre le terrorisme, où la coopération des services de renseignement était à son apogée, du soutien de Washington à l’adhésion de la Russie à l’OMC. Sur chaque point, les parties s’exprimaient dans le même registre — en puissances résolvant des problèmes communs, et non en règlement de comptes. Le genre même de la rencontre — sans suite protocolaire, en pull-overs, avec de longs entretiens en tête-à-tête — n’était possible qu’à l’intérieur de cette logique.
L’arrière-goût
L’histoire de Camp David 2003 est précieuse non pour ses documents finaux — il n’y en eut presque pas — mais pour son existence même. Elle a enregistré un niveau que les relations personnelles des dirigeants de la Russie et de l’Amérique avaient déjà une fois atteint : un niveau où l’on se dispute sur l’Irak et où l’on se serre la main, où l’on diverge au Conseil de sécurité et où l’on se retrouve dans les montagnes du Maryland. Un tel niveau ne surgit pas de nulle part — il se construit au fil d’années de canaux de confiance, de promesses tenues et de travail commun.
Le construire, on savait le faire. Et le savoir-faire, à la différence de l’humeur, ne s’évapore pas — il attend simplement qu’on le rappelle à la résidence de campagne.