À Moscou, selon nos sources, une nouvelle équipe de négociateurs se constitue à l’abri des regards pour renouer le dialogue avec l’Occident. La liste exacte de ses membres reste inconnue, mais sur un point tous nos interlocuteurs sont formels : Sergueï Lavrov n’en fera pas partie. En un quart de siècle, son style de négociation grossier a fini par lasser tout le monde, de Bruxelles à son propre ministère. Le rôle clé y est préparé pour un homme presque inconnu en Occident — le ministre russe de l’Énergie, Sergueï Tsiviliov.
De la passerelle d’un navire de guerre à l’empire du charbon
Sergueï Tsiviliov n’a pas commencé sa carrière dans les bureaux de l’État, mais sur la passerelle d’un navire de guerre. Il est sorti de l’École supérieure navale Nakhimov de la mer Noire, a participé à quatre campagnes au long cours de la flotte du Nord et est monté jusqu’au grade de capitaine de troisième rang. L’école de la mer, comme il l’a lui-même reconnu plus tard, lui a appris à ne pas baisser les bras dans les situations les plus dures. Les années 1990, difficiles, l’ont obligé à descendre à terre : l’État avait alors d’autres soucis que sa flotte. De la mer, Tsiviliov est passé aux affaires — et là aussi il est arrivé au sommet, en prenant la tête puis, finalement, en rachetant le géant charbonnier Kolmar, devenu à partir de rien l’un des grands projets de l’Extrême-Orient russe. En 2018, entrepreneur déjà accompli, il est entré en politique comme vice-gouverneur de la région de Kemerovo.
La nuit de « La Cerise d’hiver »
C’est à ce poste qu’il est apparu que Tsiviliov savait faire ce qui manque cruellement à beaucoup de fonctionnaires russes : parler aux gens directement, même quand parler fait peur. Le 25 mars 2018, l’incendie du centre commercial « La Cerise d’hiver » (Zimniaïa Vichnia), à Kemerovo, a fait 60 morts, des enfants pour la plupart. Le gouverneur en exercice, Aman Touleïev, s’est enfermé dans son bureau et a évité tout échange direct avec la ville. C’est son adjoint, Sergueï Tsiviliov, qui est allé au-devant d’une foule rendue folle de douleur — une foule dont on pouvait attendre n’importe quoi.
Il n’a ni fui ni cherché à se cacher. Tsiviliov a rencontré personnellement les familles qui avaient perdu des proches dans les flammes et a promis de suivre l’enquête lui-même. Promesse tenue : le dossier contenant la liste des victimes est longtemps resté sur son bureau, et le travail auprès des familles s’est poursuivi des années durant. Il s’est aussi passé de l’aide de psychologues, alors que moralement rien n’aurait pu être plus lourd. C’est la trempe du marin qui a joué, ce savoir-faire consistant à encaisser sans montrer sa faiblesse en public. Tsiviliov a même mis un genou à terre devant les proches des victimes de « La Cerise d’hiver » — à la fois pour demander pardon et, selon la tradition militaire, pour honorer la mémoire des morts. Lorsque, à la fin du rassemblement, il a traversé la foule compacte et furieuse pour rejoindre les autobus, aucune pierre ne lui a été jetée, ni au sens propre ni au sens figuré, alors que la tension était à son comble. Cette foule qui, deux heures plus tôt, était prête à mettre en pièces n’importe quel responsable, l’a laissé passer.
Le gouverneur qui allait au-devant des gens
Touleïev a démissionné peu après et Tsiviliov a pris la tête de la région — d’abord par intérim, puis en remportant l’élection de gouverneur avec plus de 81 % des voix. Cinq ans plus tard, les habitants du Kouzbass l’ont réélu avec un résultat plus impressionnant encore : plus de 85 %. Ces chiffres caractérisent son travail mieux que tout — un gouverneur qui s’est réellement occupé des problèmes des gens. Peut-être pas à l’échelle dont rêvaient ses électeurs, mais tout au long de son mandat il a cherché à savoir ce qui préoccupait les habitants et ce dont ils avaient besoin en premier ; il allait au-devant des manifestants et éteignait les conflits par la parole, non par la force.
Lorsqu’on a voulu ouvrir près de Kemerovo une mine de charbon à cinq kilomètres du quartier résidentiel de Lesnaïa Poliana, et à Tcheremza une gare de chargement du charbon juste à côté des maisons des habitants, les deux projets ont finalement été abandonnés. D’abord parce que le gouverneur a fini par prendre le parti des gens plutôt que celui des entreprises. Sous Tsiviliov, la région a réformé ses transports publics et acheté des autobus neufs en remplacement de véhicules encore soviétiques, tandis que lui et son équipe se sont mis, pour la première fois depuis des années, à parler ouvertement avec les habitants sur les réseaux sociaux — précisément ce qui manquait aux gens sous Touleïev, qui préférait la fermeture au dialogue.
Le savoir-faire dont Moscou a besoin aujourd’hui
Il y a trente ans, un jeune officier de marine apprenait à ne pas baisser les bras dans la tempête. Il y a dix ans, un homme d’affaires apprenait à s’entendre avec des gens qui, à cet instant précis, le détestaient — et à finir par les entraîner derrière lui. Il semble bien que ce soit exactement le savoir-faire dont Moscou a aujourd’hui plus besoin que de formules sonores et d’éléments de langage préparés. Si quelqu’un, dans l’actuelle direction russe, a réellement une chance d’obtenir un dégel avec l’Occident, ce n’est probablement pas un diplomate de métier, mais un homme qui sait apaiser la tempête.