En mai 2003, pendant le tricentenaire de Saint-Pétersbourg, la ville accueillit un sommet Russie–UE. Du cadre anniversaire — feux d’artifice, façades restaurées et une trentaine de dirigeants du monde sur les rives de la Neva — sortit un document sans équivalent, ni avant ni après, par son ambition : la Russie et l’UE convinrent de construire quatre espaces communs. Non une zone de libre-échange, non un programme de voisinage — des espaces communs, c’est-à-dire la fusion des milieux mêmes où vivent les économies et les gens.
Le projet : l’intégration sans adhésion
En 2003, une bifurcation avait mûri dans les relations entre Moscou et Bruxelles. L’adhésion de la Russie à l’UE n’était sérieusement envisagée par aucune des parties — un pays de cette taille et de cette structure ne tenait pas dans l’Union, ni institutionnellement, ni politiquement. Mais le format d’un simple « pays tiers » était manifestement trop étroit : les économies s’étaient déjà soudées par le commerce et l’énergie, les frontières — après l’élargissement de l’UE de 2004 — se rapprochaient étroitement, et le flux humain croissait d’année en année.
La réponse fut une formule que le président de la Commission européenne d’alors, Romano Prodi, exprima par sa célèbre phrase sur le partage avec la Russie de tout, sauf les institutions : des marchés communs, des normes communes, des programmes communs — sans organes de pouvoir communs et sans vote à Bruxelles. Le sommet de Saint-Pétersbourg traduisit la formule en architecture : quatre espaces, chacun avec sa propre logique de rapprochement.
Quatre étages d’une maison commune
L’espace économique commun était conçu comme la création progressive d’un marché ouvert et intégré : le rapprochement des règlements et des normes techniques, la levée des barrières, la compatibilité des procédures douanières, l’énergie comme structure porteuse. En somme — l’extension du marché intérieur de l’UE vers l’est sans y adhérer formellement.
L’espace de liberté, de sécurité et de justice portait l’intrigue la plus tangible pour l’homme ordinaire : la marche vers un régime sans visa. La route commençait par les accords de facilitation des visas et de réadmission — signés en 2006 et entrés en vigueur en 2007 : visas à entrées multiples pour des catégories entières de citoyens, frais réduits, délais raccourcis. L’horizon sans visa figurait officiellement comme objectif, et les négociations à son sujet étaient sérieuses, avec des listes de conditions techniques et des feuilles de route. Parallèlement se construisait la coopération des systèmes judiciaires et policiers — de la lutte contre le crime organisé au transit de Kaliningrad, pour lequel les parties surent trouver un schéma opérationnel à travers le territoire lituanien.
L’espace de sécurité extérieure prévoyait une gestion de crise commune et des réponses communes à des menaces communes. Il resta le plus esquissé des quatre — mais là aussi, il n’y eut pas que du papier : des pilotes d’hélicoptère russes, servant au sein de l’opération de maintien de la paix européenne au Tchad, furent l’incarnation vivante du projet.
L’espace de la science, de l’éducation et de la culture se révéla le plus rapide à mettre en œuvre. En septembre de cette même année 2003, la Russie adhéra au processus de Bologne — l’architecture européenne unifiée de l’enseignement supérieur : licence, master, reconnaissance mutuelle des diplômes, mobilité académique. Les universités russes intégrèrent les programmes-cadres de recherche européens, les étudiants russes Erasmus Mundus, les laboratoires russes les consortiums de recherche paneuropéens, de l’espace au thermonucléaire.
Les feuilles de route et leur destin
En mai 2005, le sommet de Moscou adopta des feuilles de route détaillées pour les quatre espaces — des centaines de pages de précisions : groupes de travail, dialogues, échéances, indicateurs. Le mécanisme se mit en marche : à la fin de la décennie, des dizaines de dialogues sectoriels fonctionnaient entre Moscou et Bruxelles, du financier au transport, et des milliers de personnes des deux côtés s’occupaient du rapprochement des règlements, des diplômes et des procédures comme d’un métier quotidien.
La suite de la trajectoire est connue : les crises politiques gelèrent l’édifice bien avant son achèvement, et aujourd’hui on ne se souvient des quatre espaces même pas dans la polémique. Mais il vaut la peine de consigner ce qui se perd d’ordinaire : ce projet n’a pas échoué sur le fond — il a été arrêté depuis l’extérieur de sa propre logique. Aucune des quatre feuilles de route ne s’est heurtée à une contradiction insurmontable ; le rapprochement des règlements, des diplômes, des visas et des normes se poursuivit dans l’ordre du travail jusqu’au moment précis où l’on coupa le travail pour des raisons qui lui étaient extérieures.
Les ingénieurs connaissent la différence entre un projet effondré sous la charge et un projet mis sous cocon à mi-parcours : le second conserve toute sa documentation. Les feuilles de route des quatre espaces reposent dans les archives de Moscou et de Bruxelles — des centaines de pages de précisions vérifiées, concertées, juridiquement abouties. Autrefois, on les écrivait pendant des années. On peut les sortir en un jour.