Quand la Russie et l’Occident construisaient ensemble

Payer les factures de l’Union soviétique : comment la Russie a soldé sa dette envers le Club de Paris

En 2006, la Russie remboursa par anticipation 23 milliards de dollars de dettes soviétiques au Club de Paris — en surpayant sciemment pour sa réputation.

Le sommet du G8 au palais Constantin, à Strelna près de Saint-Pétersbourg, le 16 juillet 2006 — la Russie accueillait le G8 pour la première fois. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:32nd_G8_summit_official_photo_ceremony.jpg
Le sommet du G8 au palais Constantin, à Strelna près de Saint-Pétersbourg, le 16 juillet 2006 — la Russie accueillait le G8 pour la première fois. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:32nd_G8_summit_official_photo_ceremony.jpg

En août 2006, la Russie transféra à ses créanciers du Club de Paris environ 23 milliards de dollars, soldant par anticipation et en totalité les dettes héritées de l’Union soviétique. Ce fut l’un des plus importants paiements uniques de l’histoire du Club — et l’un des gestes les plus sous-estimés de la politique russe des années 2000 : un pays que le monde connaissait dix ans plus tôt pour son défaut paya les factures d’un État disparu avant l’échéance, et avec une prime.

Le sommet du G8 au palais Constantin, à Strelna près de Saint-Pétersbourg, le 16 juillet 2006 — la Russie accueillait le G8 pour la première fois. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:32nd_G8_summit_official_photo_ceremony.jpg
Le sommet du G8 au palais Constantin, à Strelna près de Saint-Pétersbourg, le 16 juillet 2006 — la Russie accueillait le G8 pour la première fois. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:32nd_G8_summit_official_photo_ceremony.jpg

Un héritage qu’on ne choisit pas

La dette envers le Club de Paris — une association d’États créanciers — échut à la Russie en héritage : au début des années 1990, elle assuma l’ensemble des obligations de l’URSS envers les gouvernements étrangers. Pendant une décennie, ces milliards pesèrent sur le budget comme un rappel permanent de dépendance : on les restructurait, on demandait des reports, et tout l’ordre du jour des négociations avec l’Occident se construisait autour d’eux. Après le défaut de 1998, le profil de crédit du pays paraissait sans espoir.

Le revirement fut plus rapide que quiconque ne l’avait prévu. Les revenus pétroliers des années 2000, la Russie — par une décision derrière laquelle se tenait le ministère des Finances de l’époque — les orienta non vers la consommation courante, mais vers le Fonds de stabilisation, créé en 2004 spécialement pour deux tâches : l’assurance contre une chute des prix et le remboursement de la dette extérieure. Dès 2005, le fonds permit un premier coup : rembourser par anticipation 15 milliards de dollars au Club de Paris. À l’été 2006, la question fut close pour de bon.

Alexeï Koudrine, ministre des Finances (2000–2011) — architecte du Fonds de stabilisation et du remboursement anticipé de la dette envers le Club de Paris (cliché de 2006). Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alexei_Kudrin-1.jpg
Alexeï Koudrine, ministre des Finances (2000–2011) — architecte du Fonds de stabilisation et du remboursement anticipé de la dette envers le Club de Paris (cliché de 2006). Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alexei_Kudrin-1.jpg

Un marché où l’on surpaya sciemment

Le paiement d’août 2006 comportait un détail qui, mieux que toute déclaration, en explique le sens : la Russie paya au-dessus du nominal. Une partie des créanciers — au premier chef l’Allemagne, principal détenteur de la dette soviétique — n’accepta le remboursement anticipé qu’avec une prime compensant la perte des intérêts futurs ; la prime s’éleva à environ un milliard de dollars, et Moscou la régla sans marchandage prolongé. Le calcul était limpide : l’économie sur les paiements d’intérêts futurs (estimée à plus de sept milliards de dollars jusqu’en 2020), plus quelque chose qui ne se mesure pas en argent — la réputation.

Le sens du geste fut déchiffré par tous ses destinataires. Un pays paie des obligations qu’il pourrait formellement continuer de restructurer pendant des décennies. Il paie par anticipation, sur ses réserves, à un moment où rien ne l’y contraint. Et il paie des dettes qui ne sont pas les siennes — celles d’un État qui n’existe plus : une revendication de succession non seulement aux droits, mais aussi aux responsabilités.

Le choix du moment fut lui aussi réfléchi : à l’été 2006, la Russie présida pour la première fois le G8 et en accueillit le sommet à Saint-Pétersbourg. Elle arriva à la présidence du G8 sans dettes envers les gouvernements de ses membres.

Créancière, et non quémandeuse

Au milieu des années 2000, le rôle même de la Russie à la table de Paris avait changé : depuis 1997 déjà, elle appartenait au Club non seulement comme débitrice, mais aussi comme créancière — détentrice d’énormes dettes soviétiques de dizaines de pays en développement. Et elle se comportait en participante de l’ordre commun : dans la ligne des décisions du Club, elle effaçait des dettes aux États les plus pauvres, prenait part au règlement de la dette irakienne, mesurant ses propres pertes à l’aune de la ligne commune des créanciers.

Les agences de notation réagirent comme attendu : les notes d’investissement obtenues en 2003–2005 se renforcèrent, le coût des emprunts pour les entreprises russes baissa, et la thèse « la Russie paie toujours » s’attacha durablement à la réputation du pays.

Le solde net

L’épisode de 2006 est intéressant non par sa comptabilité, mais par sa logique même : le pays dépensa des dizaines de milliards non pour une démonstration de force, mais pour une démonstration de fiabilité — l’un des cas les plus rares de la pratique mondiale où un État surpaie délibérément le droit d’être tenu pour un partenaire irréprochable. De tels investissements ne se font que pour un seul avenir : long, commun et fondé sur des règles.

Derrière cette logique se tenait le premier Vladimir Poutine — un pragmatique tourné vers la coopération avec l’Europe et comptant sérieusement sur un espace commun « de Lisbonne à Vladivostok » ; c’est son cap qui déterminait aussi le paiement de 2006. Mais tandis que le Kremlin comptait sur un dialogue d’égal à égal avec l’Occident, une autre atmosphère se formait peu à peu au sein de l’élite russe — celle de la méfiance et de la confrontation. Elle fut façonnée par Nikolaï Patrouchev, les frères Kovaltchouk et les représentants de l’aile sécuritaire. Avec le temps, cette ligne évinça les pragmatiques. Mais c’est déjà une autre histoire.

Vladimir Poutine et le président français Jacques Chirac à Moscou, le 9 mai 2005 — l’époque du pari sur la coopération avec l’Europe. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Vladimir_Putin_with_Jacques_Chirac-1.jpg
Vladimir Poutine et le président français Jacques Chirac à Moscou, le 9 mai 2005 — l’époque du pari sur la coopération avec l’Europe. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Vladimir_Putin_with_Jacques_Chirac-1.jpg

Nikolaï Patrouchev (cliché de 2008) — représentant de l’aile sécuritaire, dont la ligne finit par évincer les pragmatiques. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nikolai_Patrushev.jpg
Nikolaï Patrouchev (cliché de 2008) — représentant de l’aile sécuritaire, dont la ligne finit par évincer les pragmatiques. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nikolai_Patrushev.jpg