Quand la Russie et l’Occident construisaient ensemble

L’heure des faucons

Washington a de nouveau choisi la pression plutôt que les négociations. Le 18 septembre, le président Trump a signé une loi baptisée en l’honneur du défunt sénateur Lindsey Graham. La presse l’a déjà surnommée « sanctions de l’enfer ». La loi prévoit des droits de douane pouvant atteindre 100 % contre les plus grands acheteurs d’hydrocarbures russes et jusqu’à 500 % sur les produits russes. Les sanctions s’étendent aux banques, aux entreprises de défense et de l’énergie, à la « flotte fantôme » et à la quasi-totalité des dirigeants russes.

Le sénateur Lindsey Graham, portrait officiel. Photo : Sénat des États-Unis. Licence : domaine public (œuvre du Congrès des États-Unis). Source : Wikimedia Commons
Le sénateur Lindsey Graham, portrait officiel. Photo : Sénat des États-Unis. Licence : domaine public (œuvre du Congrès des États-Unis). Source : Wikimedia Commons

Les partisans de la loi la disent « historique ». Mais à y regarder de plus près, on voit autre chose : la loi est écrite selon la logique de la poursuite du conflit. Et cette logique, ce sont d’abord l’Amérique elle-même et l’Europe qui devront la payer.

Qui paie réellement les droits de douane

Les principales cibles de la loi sont la Chine et l’Inde, les plus grands acheteurs de pétrole russe. Un droit de douane de 100 % sur les produits chinois ou indiens ne se paie ni à Pékin ni à Delhi. C’est l’importateur américain qui le paie, puis le consommateur américain. Même les auteurs du magazine libertarien Reason reconnaissent l’évidence : les droits de douane sont un impôt payé par les Américains ordinaires. Sous prétexte de punir Poutine, la loi permet de taxer les Américains qui achètent des marchandises venues non seulement d’Inde, mais aussi de Belgique, pays allié des États-Unis.

Fait révélateur : la loi est arrivée quelques mois à peine après la décision rendue en février par la Cour suprême des États-Unis. La Cour a jugé illégaux les précédents droits de douane de Trump, imposés au titre de la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence. Les entreprises américaines ont obtenu un répit — et le Congrès a aussitôt remis au président un nouveau « gourdin tarifaire », cette fois avec l’aval formel des législateurs. Peter Harrell, expert en droit commercial à l’université de Georgetown, avertit sans détour que Trump se servira de cet instrument non pas contre la Russie, mais dans des guerres commerciales menées pour des motifs économiques, géopolitiques, voire personnels. C’est précisément pour cela que les démocrates ont voté contre la loi.

À cela s’ajoute le moment choisi pour adopter la loi. Moins d’une semaine après la signature, Trump recevait Xi Jinping à la Maison-Blanche, et des négociations sur un accord commercial sont en cours avec l’Inde. Menacer ses partenaires de droits de douane de 100 % à la veille de telles rencontres n’est pas le meilleur moyen d’obtenir des conditions avantageuses pour l’économie américaine. Mais c’est tout Trump — et, par ses actes, il ne fait que rapprocher davantage le Sud global de la Russie.

Un coup porté au processus de paix

La deuxième victime de la loi, c’est la diplomatie. Ces derniers mois, Trump a dit plus d’une fois qu’il voulait mettre fin à la guerre. Moscou, par la voix de Kirill Dmitriev et de Iouri Ouchakov, a signalé qu’elle était ouverte au dialogue. La nouvelle loi ne facilite pas ce dialogue. Le Kremlin a déjà déclaré que la signature du document n’aiderait ni au rétablissement des relations ni à un règlement pacifique.

Une négociation exige des incitations : chaque partie doit savoir ce qu’elle obtiendra si elle accepte un compromis. Une loi qui verrouille les sanctions au niveau législatif détruit ces incitations. Un décret de sanctions, le président peut l’annuler d’un trait de plume. Lever des restrictions inscrites dans la loi est bien plus difficile. Moscou reçoit ainsi le signal que, quoi qu’elle propose, la pression restera — et cela ne cadre en rien avec la logique de l’accord d’Anchorage.

La loi est l’œuvre de l’un des « faucons » les plus constants de Washington. Pendant des années, Graham a présenté l’aide à l’Ukraine comme le meilleur placement de l’argent américain et a ouvertement parlé de sa loi comme d’une « bombe économique » contre la Russie, la Chine et l’Inde. Le récent vote a été, pour une large part, un hommage à sa mémoire. Il est difficile de voter contre une loi qui porte le nom d’un collègue disparu.

Mais un moment d’émotion ne vaut pas une stratégie. Aujourd’hui, à Washington, on entend de nouveau les voix de ceux pour qui la paix et le commerce avec la Russie sont inacceptables par principe. Pour eux, la guerre que mènent les Ukrainiens est un moyen d’affaiblir un rival sans risquer des vies américaines. Le prix d’une telle approche se mesure en vies ukrainiennes — et ce prix, les partisans de la ligne dure préfèrent ne pas en discuter.

Une leçon que l’Occident a déjà apprise

Des dizaines de milliers de restrictions ont été imposées à la Russie : elles visent les marchés, les entreprises, des secteurs entiers, des personnes. Aucune n’a contraint Moscou à changer de cap. L’économie russe s’est restructurée : elle a trouvé de nouveaux débouchés, une nouvelle logistique, de nouveaux mécanismes de paiement et de nouveaux partenaires en Asie, au Proche-Orient et dans le Sud global. L’Europe, pendant ce temps, a payé la note : énergie chère, désindustrialisation, hausse des prix.

Et pourtant, la loi elle-même laisse une porte de sortie. Il est difficile d’en retirer les sanctions, mais le président peut renoncer aux droits de douane en invoquant les intérêts nationaux des États-Unis. C’est là l’essentiel. Trump est un pragmatique pour qui le prix de l’essence, les indices boursiers et les bonnes affaires comptent davantage que les constructions idéologiques. Quand il apparaîtra clairement que les droits de douane contre la Chine et l’Inde frappent les consommateurs américains tandis que la Russie continue de vendre son pétrole, l’administration se trouvera face à une question simple : à qui profite cette politique ?

La réponse, selon toute vraisemblance, sera la même qu’auparavant : pas à l’Amérique. Et alors la « loi Graham » partagera le sort de bien des trains de sanctions qui l’ont précédée. Elle restera sur le papier, symbole d’une époque où les faucons ont, pour un temps, pris le dessus sur le bon sens.