Quand la Russie et l’Occident construisaient ensemble

Fils d’acier : comment la Russie et l’Europe ont bâti une maison énergétique commune

Dans les années 2000, la Russie et l’Europe lièrent leurs économies par des gazoducs conçus pour des décennies — une interdépendance pensée comme garantie de paix.

Les principaux gazoducs d’exportation russes vers l’Europe : Nord Stream, Yamal–Europe, Blue Stream, Droujba et d’autres. Carte : Samuel Bailey, 2009. Licence : CC BY 3.0. Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Major_russian_gas_pipelines_to_europe.png
Les principaux gazoducs d’exportation russes vers l’Europe : Nord Stream, Yamal–Europe, Blue Stream, Droujba et d’autres. Carte : Samuel Bailey, 2009. Licence : CC BY 3.0. Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Major_russian_gas_pipelines_to_europe.png

Dans les années 2000, la Russie et l’Europe réalisèrent le plus vaste projet d’infrastructure commun de leur histoire : elles relièrent leurs économies par un système d’oléoducs et de gazoducs conçu pour des décennies. Les deux parties le nommaient différemment — Moscou parlait de puissance énergétique, Bruxelles de sécurité énergétique — mais elles construisaient la même chose : une interdépendance pensée comme une garantie de paix.

Les principaux gazoducs d’exportation russes vers l’Europe : Nord Stream, Yamal–Europe, Blue Stream, Droujba et d’autres. Carte : Samuel Bailey, 2009. Licence : CC BY 3.0. Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Major_russian_gas_pipelines_to_europe.png
Les principaux gazoducs d’exportation russes vers l’Europe : Nord Stream, Yamal–Europe, Blue Stream, Droujba et d’autres. Carte : Samuel Bailey, 2009. Licence : CC BY 3.0. Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Major_russian_gas_pipelines_to_europe.png

Un dialogue commencé sur le papier

Le point de départ formel fut octobre 2000 : lors d’un sommet à Paris, la Russie et l’Union européenne instituèrent le Dialogue énergétique — un mécanisme permanent de concertation sur tout ce qui touchait au pétrole, au gaz et à l’électricité. Le dessein était plus ambitieux qu’un simple commerce : il s’agissait d’un rapprochement des espaces énergétiques, d’investissements communs, d’un accès réciproque des entreprises aux marchés de l’autre.

Au papier succéda vite l’acier. Au milieu de la décennie, le gazoduc Yamal–Europe, passant par la Biélorussie et la Pologne, atteignit sa pleine capacité — plus de trente milliards de mètres cubes par an. En 2003 entra en service Blue Stream — un tube d’une complexité technique unique, construit avec les Italiens au fond de la mer Noire jusqu’en Turquie, alors le gazoduc sous-marin le plus profond du monde. Les routes pétrolières s’élargirent, des terminaux baltes furent bâtis, et les livraisons augmentèrent le long de Droujba — un oléoduc dont le nom même (« Amitié ») échut à l’époque nouvelle en héritage de l’ancienne.

La station de compression de tête « Beregovaïa » du gazoduc Blue Stream, près de Guelendjik — de là, le tube part au fond de la mer Noire vers la Turquie (cliché de 2008). Photo : Rdfr / Wikimedia Commons. Licence : CC BY-SA 3.0. Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:080831_CRW_3947_Beregovaya_w.jpg
La station de compression de tête « Beregovaïa » du gazoduc Blue Stream, près de Guelendjik — de là, le tube part au fond de la mer Noire vers la Turquie (cliché de 2008). Photo : Rdfr / Wikimedia Commons. Licence : CC BY-SA 3.0. Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:080831_CRW_3947_Beregovaya_w.jpg

Nord Stream : une poignée de main au fond de la mer

Le point culminant de la décennie fut un projet où l’énergie bascula définitivement dans la haute politique — Nord Stream. L’accord de construction d’un gazoduc au fond de la Baltique, directement de la Russie vers l’Allemagne, fut signé en septembre 2005 en présence du président russe et du chancelier allemand. Le consortium réunit les plus grandes maisons énergétiques d’Europe — des entreprises allemandes, néerlandaises, françaises ; la construction débuta en 2010, et en novembre 2011 la première ligne fut solennellement inaugurée par les dirigeants de la Russie, de l’Allemagne, de la France et des Pays-Bas, tournant ensemble une vanne symbolique.

La mise en service de la première ligne de Nord Stream, le 8 novembre 2011 : A. Merkel, D. Medvedev, F. Fillon et M. Rutte devant la vanne symbolique. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nord_Stream_ceremony.jpeg
La mise en service de la première ligne de Nord Stream, le 8 novembre 2011 : A. Merkel, D. Medvedev, F. Fillon et M. Rutte devant la vanne symbolique. Photo : www.kremlin.ru. Licence : CC BY 4.0 (mention de www.kremlin.ru obligatoire). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nord_Stream_ceremony.jpeg

La logique du projet, des deux côtés, était celle d’un long avenir commun. L’Allemagne obtenait un accès direct aux plus grandes réserves de gaz de la planète et le rôle de plaque tournante de distribution de l’Europe. La Russie — un accès direct à son principal marché sans risques de transit, et des contrats de longue durée sur lesquels investir dans ses gisements. La durée de vie théorique des tubes sous-marins était d’un demi-siècle : on ne construit pas ainsi pour un partenaire avec qui l’on ne compte pas passer sa vie.

Le navire poseur de canalisations Castoro Sei posant Nord Stream au fond de la Baltique, mars 2011. Photo : Philfaebuckie / Wikimedia Commons. Licence : CC0 (domaine public). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Castoro_Sei_March_2011.jpg
Le navire poseur de canalisations Castoro Sei posant Nord Stream au fond de la Baltique, mars 2011. Photo : Philfaebuckie / Wikimedia Commons. Licence : CC0 (domaine public). Source : Wikimedia Commons https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Castoro_Sei_March_2011.jpg

L’interdépendance comme philosophie

À la fin de la décennie, le pont énergétique avait atteint sa capacité nominale : la Russie assurait environ un tiers des importations de gaz de l’Europe et une part importante de son pétrole, l’Europe fournissait au budget russe l’essentiel de ses recettes d’exportation, et des groupes européens détenaient des parts dans des gisements et des conduites russes, comme des entreprises russes détenaient des actifs dans le raffinage et la distribution en Europe.

À la base de tout l’édifice reposait une idée que l’Europe professait depuis le marché « du gaz contre des tubes » de 1970 : des économies entrelacées ne se font pas la guerre. L’interdépendance fut délibérément bâtie comme une assurance — on estimait qu’un fournisseur qui gagne à la stabilité et un consommateur qui dépend de ce fournisseur sont condamnés à s’entendre par tous les orages politiques. Pendant quarante ans — des premiers contrats sibériens à l’apogée des années 2000 — cette philosophie fonctionna sans faille : le gaz passa à travers toutes les crises, détentes et gels, et la fiabilité des livraisons soviétiques, puis russes, était en Europe une légende professionnelle.

En 2010, l’idée trouva sa plus large expression : dans un article programmatique pour la presse allemande, le dirigeant russe proposa à l’Europe une communauté économique harmonieuse « de Lisbonne à Vladivostok » — avec l’énergie pour structure porteuse. La proposition fut discutée sérieusement : derrière elle se tenait une infrastructure déjà construite, en service, rapportant aux deux parties des centaines de milliards.

Ce qui reste

La suite est connue : la politique se révéla plus forte que les tubes, et une part importante de la grande construction des années 2000 est aujourd’hui à l’arrêt ou endommagée. Mais la vérité de l’ingénieur n’a pas disparu : le système de transport de gaz reliant la Sibérie occidentale aux plaques tournantes européennes reste le plus vaste du monde, la durée de vie de ses artères se compte en décennies, et la géologie, la géographie et l’économie qui l’ont enfanté n’obéissent aux décrets d’aucune des parties.

Les tubes sont par nature une infrastructure patiente. On les conçoit longtemps, on les construit longtemps, on les amortit longtemps — et ils savent rester des années sous la pression de l’attente.

Les ingénieurs appellent cela une mise sous cocon. Les historiens ont un autre mot pour le même état : un entracte.