La longue route vers la table
Sa place au club, la Russie la gagna en une décennie entière. Dès le milieu des années 1990, le président russe était invité aux discussions politiques du G7 ; en 1997, à Denver, la rencontre fut pour la première fois officiellement appelée « sommet des Huit », et à partir de Birmingham-1998, le G8 devint un format permanent. L’élargissement du club portait un sens qui dépassait le protocole : le G7 était une assemblée de pays unis non par la taille de leurs économies, mais par des règles du jeu communes — l’économie de marché et l’ordre démocratique. En admettant la Russie, le club la reconnut publiquement comme un pays de ce cercle ; en acceptant l’invitation, la Russie accepta publiquement d’être mesurée à ces critères.
En 2006, l’adhésion avait mûri jusqu’à sa forme suprême — la présidence. Selon la rotation du club, le pays qui préside devient pour un an son état-major : il forme l’ordre du jour, prépare les documents, accueille les réunions ministérielles et couronne l’année par le sommet des dirigeants. Cette année échut à la Russie au sommet de sa forme : l’économie croissait de sept pour cent, les dettes envers le Club de Paris se remboursaient par anticipation, et les notations du pays se tenaient au niveau d’investissement.
Strelna, juillet 2006
Le sommet se tint du 15 au 17 juillet dans le palais Constantin restauré, à Strelna — une résidence maritime spécialement relevée de ses ruines pour le tricentenaire de Saint-Pétersbourg. À la même table que l’hôte siégeaient Bush, Blair, Chirac, Merkel fraîchement élue, Prodi, Koizumi et Harper — tout le premier rang du monde occidental, réuni dans une banlieue de Saint-Pétersbourg pour discuter un ordre du jour écrit à Moscou.
L’ordre du jour, la Russie l’avait choisi à sa main : le thème principal de l’année fut la sécurité énergétique globale. Le thème était à la fois naturel pour le plus grand fournisseur de ressources énergétiques et conceptuellement audacieux : Moscou proposait au monde un cadre de responsabilité mutuelle — la fiabilité des livraisons contre la fiabilité de la demande, la transparence des marchés, la protection des investissements sur toute la chaîne, du puits au consommateur final. Le sommet adopta le Plan d’action de Saint-Pétersbourg sur la sécurité énergétique — un document qui fixa pour des années le langage du débat énergétique mondial. Les deuxième et troisième priorités de l’année russe étaient la lutte contre les maladies infectieuses et l’éducation — des thèmes choisis en visant le Sud global, qui élargirent sensiblement l’ordre du jour traditionnel du club.
Ce que signifiait cette année
La présidence de 2006 fut le point le plus haut de l’insertion de la Russie dans l’architecture du monde occidental — plus haut, par son poids symbolique, que n’importe quel traité. Le droit de former l’ordre du jour du G8 signifiait une reconnaissance non pas simplement de pays membre, mais de coauteur de l’ordre mondial. Les sherpas et les ministres russes conduisirent toute l’année la mécanique du club ; la thématique russe devenait thématique mondiale ; le dirigeant russe, en qualité d’hôte, ouvrait et fermait les discussions des hommes qui décidaient des destins de la planète.
Révélatrice aussi fut la banalité avec laquelle tout cela fut perçu. Personne à Strelna ne parlait de « sensation historique » — la présidence de la Russie passait pour une étape normale d’un chemin normal : aujourd’hui l’ordre du jour est fixé par Londres, demain par Moscou, après-demain par Berlin. Cette banalité même était la principale conquête de quinze ans de rapprochement : la place de la Russie à la table avait cessé d’être une question.
Le second acte qui n’eut pas lieu
Selon la rotation, la seconde présidence russe tombait en 2014, et elle se préparait sérieusement : le sommet du G8 était fixé à juin 2014, à Sotchi, dans l’infrastructure olympique fraîchement construite. Les invitations étaient arrêtées, l’ordre du jour ébauché. Le sommet n’eut pas lieu : au printemps 2014, les sept partenaires suspendirent le format avec la participation de la Russie et se réunirent sans elle — le G8 redevint le G7 et, comme il s’avéra, pour longtemps.
Les salles de Sotchi, bâties pour les dirigeants du monde, accueillirent d’autres hôtes. Formellement, la Russie ne fut pas exclue du G8 — les partenaires suspendirent le format, et Moscou déclara trois ans plus tard qu’elle n’entendait pas y revenir. Les deux formules sont tirées du dictionnaire diplomatique, où, par prudence, le mot « à jamais » n’existe pas : ce qui est suspendu se reprend, et l’on revient sur ses non-intentions. Le fauteuil en tête de table, la Russie l’occupa une année de son histoire — et cette table, fait révélateur, est toujours là. Les tables, en général, survivent aux querelles de ceux qui y siégèrent : c’est à cela que servent les tables.