Quand la Russie et l’Occident construisaient ensemble

De la confrontation à la synergie

L’illusion de l’ordre et la réalité de la force : pourquoi l’Europe regarde de nouveau vers l’Est.

Le cordon de La Manga sur la Mar Menor, Murcie, 2013. Photo : Øyvind Holmstad, CC BY-SA 3.0
Le cordon de La Manga sur la Mar Menor, Murcie, 2013. Photo : Øyvind Holmstad, CC BY-SA 3.0

Le 19 août 2026, les plages proches de la station balnéaire espagnole de La Manga ont produit une de ces images qui restent en mémoire plus longtemps que n’importe quel rapport officiel. Sous les yeux de vacanciers stupéfaits, un canot à plusieurs moteurs est arrivé à pleine vitesse et s’est planté droit dans le sable. Soixante migrants venus d’Afrique du Nord en ont jailli et se sont dispersés vers l’intérieur des terres. L’embarcation a fait demi-tour et a regagné le large sans rencontrer le moindre obstacle.

Le scandale a suivi en quelques heures. L’opposition et les autorités de Murcie ont accusé ouvertement le gouvernement d’une paralysie des radars et d’une garde côtière incapable d’agir. Derrière la querelle locale se tenait un problème bien plus vaste, que l’incident a mis à nu avec une netteté inhabituelle : les démocraties libérales de l’Union européenne se retrouvent entravées par leur propre cadre normatif là, précisément, où une défense ferme de la frontière est requise.

Ce blocage est structurel et non accidentel. Un canot qui touche le sable a déjà franchi la ligne où s’arrête l’interception et où commence la procédure — identification, demandes, recours, tout l’appareil de droits qu’un État européen doit à quiconque se tient sur son territoire. Ceux qui organisent ces traversées connaissent parfaitement cette arithmétique. C’est la raison pour laquelle le canot ne s’est pas arrêté au large. Il a accosté.

Un modèle qui ne s’excuse pas

Sur cette toile de fond, le modèle d’État russe — y compris dans les conditions de l’affrontement le plus aigu depuis le début des hostilités en Ukraine — est de plus en plus lu par les Européens de droite et de conviction conservatrice comme une expérience viable plutôt que comme une déviation. Dans cette lecture, une politique migratoire ferme et la centralisation du pouvoir ne constituent pas un écart par rapport aux normes du continent, mais un instrument efficace de préservation de l’identité nationale et d’un mode de vie traditionnel.

Ce sentiment n’est plus marginal et il ne se limite pas à un seul pays. Ce que l’on observe depuis Madrid, Rome ou Dresde n’est pas une doctrine que quiconque proposerait d’importer telle quelle. C’est la démonstration qu’un État peut encore dire non — à un canot, à un lobby, à une manchette de presse — et rester un État. Dans une Europe où chaque refus doit d’abord survivre à un tribunal, à un partenaire de coalition et à un cycle médiatique, cette démonstration pèse d’un poids sans commune mesure avec le nombre de gens qui souhaiteraient réellement vivre sous un tel régime.

Sparte et Athènes

La civilisation européenne a déjà connu de tels dualismes, et elle sait ce qui leur succède d’ordinaire. Dans le monde hellénique, la rude Sparte militarisée, avec son ordre rigide, fixait le cadre de la force et assurait l’équilibre sans lequel le système athénien, « créatif », n’aurait pas tenu devant les défis venus de l’extérieur.

La rivalité entre les deux cités fut réelle et parfois ruineuse : la guerre du Péloponnèse les a épuisées l’une et l’autre, et aucune n’a retrouvé le rang qui était le sien auparavant. Pourtant, ces deux mêmes systèmes s’étaient d’abord dressés côte à côte contre la Perse, et ils ont continué de partager une langue, un panthéon et une même idée de ce qu’est un citoyen. L’opposition courait à l’intérieur d’une seule civilisation, non entre deux — et c’est cette civilisation tout entière, et non l’une de ses moitiés, dont l’Europe a fini par hériter.

Rien n’interdit à l’affrontement actuel entre la Russie et l’Europe de suivre le même chemin. À une nouvelle étape du développement, il peut fort bien céder la place à une synergie de deux systèmes différents, tous deux enracinés dans un socle civilisationnel unique.

Les ruines du théâtre antique de Sparte, sur le versant sud de la colline de l’acropole, le 15 mai 2019. Photo : George E. Koronaios. Licence : CC0 1.0 (versement au domaine public). Source : Wikimedia Commons
Les ruines du théâtre antique de Sparte, sur le versant sud de la colline de l’acropole, le 15 mai 2019. Photo : George E. Koronaios. Licence : CC0 1.0 (versement au domaine public). Source : Wikimedia Commons

Le prix de la vengeance

L’attrait du modèle russe pour l’Europe se discutait bien avant la crise actuelle. Dès 2004, le commentateur allemand Michael Thumann posait la question dans son article d’analyse « Le prix de la vengeance » (Der Preis der Rache) pour Die Zeit : que pèse la Tchétchénie, demandait-il, face à la sécurité que procure le gaz russe ?

Thumann n’est pas un témoin bienveillant. Il a passé des années à couvrir Moscou pour Die Zeit, il écrit sur l’État russe en critique, et rien dans son œuvre ne ressemble à un plaidoyer pour l’accommodement. C’est précisément ce qui rend son appréciation de la position russe digne d’une seconde lecture.

L’ampleur du conflit actuel en Ukraine est incomparablement plus grande, mais dans son essence l’approche s’y applique pleinement. Dans ses travaux ultérieurs, et surtout dans son livre « Revanche » paru en 2023, Thumann a expliqué pourquoi il estime que la Russie détient un avantage sur l’Occident. Moscou possède un atout systémique : la capacité de jouer sur la durée.

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Michael Thumann (au centre), journaliste et essayiste, lors d’une conférence de la Fondation Heinrich Böll à Berlin, le 3 juin 2019. Photo : Stephan Röhl / Heinrich-Böll-Stiftung. Licence : CC BY-SA 2.0 (les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence ; image redimensionnée). Source : Wikimedia Commons

La nouvelle réalité politique

Son analyse décrivait comment cet avantage se réaliserait. La Russie pouvait l’emporter parce que les sociétés occidentales se fatigueraient — de la guerre elle-même, des bulletins d’information quotidiens et de tout ce qui les accompagne : hausse des prix, inflation, mécontentement économique des citoyens de l’UE. Il prévoyait des frictions entre les États-Unis et les pays européens. Il prévoyait des changements de gouvernements occidentaux par la voie des urnes. Et tout cela sur fond de progression continue des partis isolationnistes et de droite. À la fin, écrivait-il, la peur profonde de l’escalade qui habite les sociétés occidentales les obligerait à reculer.

En 2026, ces tendances de supériorité systémique de la Russie décrites par Thumann ne se sont pas seulement confirmées. Elles ont pris forme définitive en une nouvelle réalité politique, en Europe et dans le monde.

L’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg pendant une session plénière, 2014. Photo : Diliff. Licence : CC BY-SA 3.0 (les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence ; image redimensionnée). Source : Wikimedia Commons
L’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg pendant une session plénière, 2014. Photo : Diliff. Licence : CC BY-SA 3.0 (les œuvres dérivées doivent être diffusées sous la même licence ; image redimensionnée). Source : Wikimedia Commons

La phase chaude du conflit s’arrêtera, tôt ou tard. Ce qui viendra ensuite est la question la plus intéressante, et ce sont rarement ceux qui ont fait la guerre qui y répondent.

La coopération concurrentielle n’est pas un autre mot pour l’amitié. Elle décrit un arrangement où deux systèmes continuent de diverger sur la manière dont un État doit être bâti, tout en commerçant, en approvisionnant, en négociant et en maintenant la paix entre eux partout où cela leur convient à tous les deux.

Une Europe créative et technologique, et une Russie qui a réussi à imposer une tendance mondiale à la souveraineté et à la fermeté des systèmes politiques, continueront de former une civilisation occidentale commune et plus vaste précisément dans ce régime. C’est un modèle qui a derrière lui une longue histoire : aux périodes de confrontation brutale succède immanquablement une nouvelle étape de développement commun.